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20/09/2012

Rencontre avec Tomas Prieto de la Cal pour TORO MAG

 

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Après une performance satisfaisante pour son retour en France à Céret (une vuelta), retour sur l'entretien avec Tomas Prieto de la Cal cet hiver à "La Ruiza" pour TORO MAG.


GALERIE PHOTOS :

http://corridaycampo.blogs.midilibre.com/album/prieto-de-...

 

Pouvez-vous rapidement nous présenter la généalogie de votre élevage ?

La ganaderia provient de la caste Vasquena avec un mélange de sang. Les toros de Vasquez possédaient du Vistahermosa, du Cabrera que l’on retrouve chez Miura et deux ganaderias très dures et compliquées du 18è siècle que sont Ulloa et Becquer. La caste Vasquena se sépare en deux rames. Une directe que je possède et l’autre qui a bifurqué à la mort du Roi d’Espagne Fernando VII. La ganaderia Vasquena a été achetée par le Duc de Veragua qui l’a vendue ensuite à la famille Domecq, l’arrière grand-père de l’actuel Juan Pedro Domecq. Le toro de Veragua ne correspondant pas aux aspirations des Domecq, mon père a eu l’opportunité d’en faire l’acquisition dans les années 40. 

Dans un 1er temps vous aviez élu domicile dans l’actuelle finca de Torrestrella…

En effet, en 1945 mon père s’est installé à « Los Alburejos » à Medina Sidonia (au sud de Jerez). A la fin de la décennie, il a décidé de déménager dans la finca actuelle à « La Ruiza », dans la Province de Huelva. Car à cette époque, on souffrait d’insécurité dans le Sud de l’Andalousie avec le « Maquis » des anciens Républicains contre les Fraquistes. Nous possédons ici 700 hectares environ. 

A une époque, vous aviez expérimenté l’apport d’un autre sang sur vos Veragua. Pourquoi l’avoir abandonné ?

En fait, quand j’ai récupéré l’élevage après le décès et de notre Mayoral Pepe Doblado, il me restait que quelques vaches. Heureusement, c’était les meilleures. Progressivement, nous avions perdu nos sementals. Mon père avait conservé des liens d’amitiés avec Alvaro Domecq y Diez depuis notre passage à Los Alburejos. On a testé un toro de Torrestrella sur nos vaches mais on a rapidement arrêté cette expérience qui reste anecdotique. D’ailleurs à l’époque, le duc de Veragua avait testé un apport Miura qu’il a également abandonné. Du coup, mon élevage demeure du pur Vasqueno.

Comment se prémunir des problèmes de consanguinité avec une race aussi ancienne et pure ?

Ne pouvant m’ouvrir sur d’autres élevages qui possèdent ce sang, je suis obligé d’ouvrir en interne. Sur mes 190 vaches de ventres, nous avons actuellement 11 sementals. Ainsi, nous avons une trentaine de familles et j’effectue des croisements entre chacune quitte à ne pas travailler toujours sur les meilleures. Evidemment, je conserve nos livres généalogiques qui sont bien garnis de notes, mais je me suis ouvert aux technologies du XXIè siècle avec la faculté vétérinaire de Madrid qui nous a beaucoup aidé. A partir de nos codes génétiques et d’une étude ADN préalable, ils ont un programme informatique qui nous permet de se prémunir de ce risque. A l’aide des codes génétiques, on peut savoir si un étalon est compatible avec une vache. Je fais des lots d’une quarantaine de femelles et je mets un seul étalon dessus pendant six mois. Dans les années de grande sécheresse comme 2012, je mets parfois un reproducteur sur deux lots de vaches mais seulement pendant 2 mois et demi. Et il change tous les quinze jours. 

Vous avez conservé un mode de sélection très traditionnel…

En effet, car je tiente les vaches à trois ans. Quand j’ai récupéré la ganaderia, on a même tienté des vaches âgées de 6 ou 7 ans, car avec la maladie de mon père nous avions stoppé les tientas des vaches et des étalons pendant six ans. D’ailleurs, je n’avais conservé que les plus vieilles car celle de trois ans étaient mauvaises. A l’époque, Pepe Doblado et Antonio Bienvenida ont été de précieux conseils pour reconstruire la ganaderia sur une cinquantaine de vaches après avoir envoyé la grande majorité au matadero. Je possède un élevage très spécial.Une vache de deux ans chez moi veut charger partout même si elle le fait n’importe comment. Alors qu’à trois ans, elles sont matures et on peut réellement juger de leur bravoure. J’ai approuvé des erales qui ont été un échec. Depuis, je suis revenu à ce que m’avaient enseigné mon père et le Duc de Veragua et je les tiente à 3 ans malgré le coût économique. Pour détecter les sementals, on pratique l’acoso y derribo, et nous tientons ensuite les meilleurs.

 

Quelles sont les caractéristiques de vos toros ?

Mes toros ne sont ni meilleurs ni plus mauvais que les autres. Ils sont juste différents car la caste Vasquena est différente. Tout le monde constate évidemment  qu’ils se différencient par leur robe. Les negros et berrendos proviennent de l’origine Ulloa, les colorados du sang Becquer,  les sardos et ensabanados de Cabrera. Mais, ils se distinguent également morphologiquement. Ils sont naturellement bas et très musculeux, leurs muscles sont très dessinés. D’ailleurs, on ne bouge jamais les toros avant de les lidier pour qu’ils prennent de la masse musculaire. Je fais juste une exception seulement s’ils participent à un encierro en amont de la corrida. Mes toros ont aussi un regard particulier, très vif, alors que 90% des toros modernes ont un regard très triste et plein de langueur et leurs muscles sont artificiels car construits à base d’exercices dans les corraderos.

Quelle alimentation réservez-vous à vos toros ?

Dans un premier temps, nous les nourrissons uniquement à l’herbe pour ne pas trop les faire grossir. Ensuite, on passe au pienso et aux céréales qui sont produits sur place, ici au moulin de La Ruiza. Nous avons la chance de pouvoir bénéficier de cette ressource qui nous permet d’éviter les aléas des prix sur le marché et conserver notre indépendance. Et j’aime ce principe que nos toros sortent dans l’arène après s’être nourri des produits que donne la finca.

 

 Les Prieto de la Cal sont connus pour leur agressivité au campo…

Ils sont toujours très francs car quand ils t’attaquent, ils te préviennent en amont. Mais c’est vrai qu’ils se battent énormément entre eux et ils se tuent régulièrement à partir de trois ans.

Pourtant, vous êtes un opposant virulent aux Fundas…

Je suis totalement contre car je les considère comme une fraude et une manipulation. Quand on met les fundas, on devrait être interdit de lidier en France. Ces ganaderos devraient se poser la question de l’image qu’ils dégagent du toro dans le monde dans cette période de crise. C’est un animal sauvage qu’il ne faut pas toucher jusqu’à sa sortie dans le ruedo. Sauf, en cas d’infirmité qui met en danger sa vie ou pour les saneamientos qui sont une obligation sanitaire.

 

Les aficionados sont fidèles à vos toros pour leur comportement à la pique. Mais, beaucoup considère qu’ils vont a menos lors des faenas…

C’est une réalité car les toros de Veragua ont toujours été les meilleurs et les plus combatifs à la pique. Mes toros donnent tout, sans calculer, sans jamais ouvrir la bouche. Si tu te lèves à 6 heures du matin et que tu t’épuises au travail sans te reposer, l’après-midi tu n’en peux plus. Pour mes toros, c’est pareil. Quand ils sortent dans le ruedo, ils vont inlassablement remater les burladeros, se livre sans réfléchir dans les capotes et donne tout sous la cavalerie. Ils ressentent la fatigue à la faena. Même si on cherche à les faire durer un peu plus, je ne veux pas changer car c’est la caractéristique des toros de Vasquez, de ceux de Veragua. Et je veux que les Prieto de la Cal restent ainsi. En tant qu’aficionado je n’aime pas les faenas longues. Je veux des faenas courtes mais intenses de 20 ou 30 muletazos.

 

Les figuras actuelles ont mis au ban votre élevage des grands cartels. Comment vivez-vous ce changement alors que les meilleurs toreros des années 50 et 60 adoraient les combattre ?

Je ne suis pas en colère mais je suis convaincu que si la Fiesta continue ainsi, elle n’a aucun futur. Avec la crise économique, il faut donner envie aux jeunes de venir aux arènes. Pour avoir un avenir, il faut que la Fiesta soit attrayante pour ces nouveaux aficionados. Sinon, ces messieurs qui toréent si bien et qui sont si beaux ne pourront plus toréer dans 30 ou 40 ans car personne ne viendra plus les voir ! L’avenir de la Fiesta a toujours été et sera le toro. La figura fondamentale dans la tauromachie, c’est le toro. Et aujourd’hui, on retrouve inlassablement les mêmes toros dans 90% les arènes de 1ère catégorie. Mais la faute ne revient pas aux toreros. Les responsables sont les empresas qui laissent faire ces figuras. Ce sont eux les organisateurs qui manipulent le système. S’ils le voulaient, ils pourraient mettre en avant le principal protagoniste de la Fiesta : le toro.

 

La France diffère t’elle de l’Espagne ?

Toutes les empresas et surtout tous les propriétaires d’arènes sont responsables de cette situation où ils laissent faire quelques toreros. On retrouve toujours le même toro dans les ruedos et dans leur cahier des charges, ils pourraient imposer le toro comme l’acteur principal des Ferias. Et les empresas font leurs affaires dans un cercle fermé. Je crois que l’on assiste à un divorce entre les empresas et l’aficion. Car la France a toujours bénéficié d’une grande aficion. C’est le seul spectacle où celui qui paye ne peut pas voir ce qu’il demande. On assiste à ce phénomène depuis quarante en Espagne, et malheureusement la France suit cette voix au cours des dernières années.

 

Votre mère est très nostalgique des Ordonez, Bienvenida et Dominguin. Que pensez-vous des figuras actuelles ?

Ce ne sont pas des figuras. Le meilleur torero est capable devant tous les toros. Cette évolution depuis quarante ans va conduire à la dégénérescence de la Fiesta. Le point d’inflexion s’est produit depuis longtemps et c’est grave. Ce qui tueront la Fiesta, ce ne sont pas les politiques, les anti-taurins ou les défenseurs des animaux. Ce sont ceux qui y travaillent dedans. 

Comment s’est déroulée la dernière temporada pour votre ganaderia ?

Nous avons lidié deux corridas en 2011 très différentes. Celle de Tafalla, a été une corrida plus noble et facile pour les toreros. La seconde à Zaragoza s’est déroulée dans un contexte particulier où les autorités avaient refusé la veille 10 toros de Juan Pedro Domecq. En pleine polémique, je n’ai pas pu mettre les toros que j’avais initialement prévu. Ce ne fut pas une grande corrida pour le ganadero, les maestros ont éprouvé des difficultés, mais je pense que les aficionados ont pris plaisir car ils ont pu voir d’autres encastes et un toro différent. J’ai également sorti un très bon lot pour une corrida de rejon avec des toros qui s’étaient abîmés les cornes au campo et quatre des cinq novilladas ont remporté les prix des Ferias. Seule celle d’Arnedo m’a déçu. Pour 2012, j’ai également deux corridas de toros et cinq novilladas.

 

Pourquoi avoir refusé de lidier à Madrid en 2011 alors que la Communauté veut privilégier la présentation des différents encastes ? (depuis ils ont lidié cette été à Las Ventas un très mauvais lot)

Les veedores sont venus voir un lot qu’ils ont validé. J’ai ensuite appris qu’ils voulaient sortir seulement trois toros et trois d’un autre élevage. Je suis absolument contre car je veux avoir l’opportunité de briller six fois et non pas trois. Sauf si je n’ai pas d’autres toros ou s’il existe un contexte particulier. Par exemple, si El Juli voulait faire un geste en tuant trois Prieto de la Cal et trois Miura. Mais là, ce n’était pas le cas et j’ai refusé. De la même manière que je m’oppose aux fundas. Je n’aime pas cette mode des mano a mano entre ganaderias comme à Valencia l’an dernier. Les gens veulent voir une corrida entière de Miura, de Cuadri ou de Victorino Martin. C’est une idée des empresas pour remplir les arènes. Je vais leur donner une meilleure idée encore. Qu’elles prennent la poignet de toreros qu’elles considèrent comme les meilleurs : El Juli, Castella, Morante, Manzanares et Talavante. Et qu’elles leur proposent de tuer 3 de Miura et 3 de Nunez des Cuvillo, 3 de Cuadri et 3 de Juan Pedro Domecq, 3 de Prieto de la Cal et 3 Jandilla. Là d’accord.

 

Le récent conflit entre G10 et G7 a affaibli le pouvoir des toreros. Cette situation n’est pas une opportunité pour les élevages de toros ?

Je ne pense pas. Je crois que les empresas espagnoles et françaises font une erreur majeure. Elles disent que les figuras sont trop chères et ne remplissent plus les arènes comme El Juli à Bayonne l’an dernier. La philosophie de l’organisateur est de dire que, comme El Juli a fait une demi entrée, il doit toucher un demi cachet. Pour moi, il faudrait annoncer El Juli devant des toros comme les Prieto de la Cal ce qui remplirait les arènes et il pourrait toucher le même argent qu’avec les petits Garcigrande. Si on reste toujours dans ce système où on réduit les honoraires selon les entrées en conservant les mêmes élevages, on rentre dans un cercle vicieux qui conduira à la désaffection du public. 

 

En 2010, vous avez triomphé en France puis vous avez été absent l’année suivante…

Les deux courses lidiées sont distinctes. La novillada de Parentis n’était pas du goût de cette aficion car elle était trop noble. En revanche, à St Martin de Crau, ils ont réalisé la meilleure entrée de ces dernières années et on a triomphé. Pendant des mois, des aficionados français m’ont appelé pour me féliciter pour cette corrida. En 2011, ils m’ont proposé de prendre seulement trois toros. Vous connaissez ma philosophie… Ce n’est pas normal qu’en France on ne répète pas les élevages triomphateurs. J’aurais aimé qu’il fasse avec Prieto de la Cal la même chose qu’avec Cebada Gago qu’ils ont remis au cartel à St Martin de Crau en 2012.

 

Comment conserver la motivation dans ce contexte ?

Mon « ilusion » vient du fait que j’ai une ganaderia magnifique qui existe depuis 72 ans quand la famille Prieto de la Cal en a fait l’acquisition. Tous les sacrifices réalisés sont justifiés par ma volonté de conserver ce patrimoine génétique unique. Je veux que mon élevage progresse. Si la Fiesta ne change pas, la tauromachie ne survivra pas. Ce ne sera pas ma faute. Mais je suis optimiste car l’avenir de la Fiesta passera pas des toros comme les miens. Il sera de plus en plus compliqué de survivre au niveau économique. Mais, Prieto de la Cal sera toujours bien présent. 

 

Stéphan GUIN en 02/2012 pour TORO MAG.

 

11:41 Publié dans Campo, Entretiens | Commentaires (0) |  Facebook | |

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